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Pierre Ressayres
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Je suis né à Avranches dans la Manche, en juillet 1921. Ma sœur est née, en mars 1923. Mon père était artisan couvreur. Assez vite il s’est installé à Vire, dans le Calvados. C’est dans cette ville, que j’ai vécu mon enfance et mon adolescence. J’allais à l’Ecole Saint Joseph, où j’étais un bon élève, plutôt turbulent. Au certificat d’Etudes, j’étais dans les premiers du canton. Ma mère était morte de la tuberculose en 1934. Il y avait eu à cette époque de nombreuses victimes de cette maladie. Comme on craignait la contagion, j’ai été séparé de ma mère assez vite. Lorsque j’ai eu 14 ans, mon père me demanda si je voulais continuer mes études ou bien travailler avec lui. Comme le métier me plaisait, j’ai opté pour cette solution. Mon père avait fait la guerre de 1914, ce qui ne l’a pas empêché d’être mobilisé en 1939. J’étais trop jeune pour être patron, je suis parti à Caen où je fus embauché dans une grande entreprise. En juin 1940, je travaillais sur les toits d’une usine réquisitionnée par l’armée, pour y effectuer les réparations de ses véhicules. Comme on entendait le bruit des canons de plus en plus près, tous les civils sont partis. Le patron de l’auberge, qui partait lui aussi m’a dit « Tu peux rester si tu veux, mais pour les repas, tu te débrouilles ». L’officier responsable m’a proposé de manger avec les soldats. J’hésitais, je craignais d’être fais prisonnier, c’était arrivé à plus d’un civil. L’officier est venu me prévenir qu’un supérieur en grade était arrivé, et qu’il n’était pas d’accord pour que je mange avec les soldats. J’ai donc décidé de partir, mais je ne voulais ni abandonner mon vélo, ni mes outils. J’entassais donc le tout dans une brouette. Caen étant déjà occupé, je suis parti à Vire. Quarante kilomètres en poussant ma brouette, la route m’a parue longue ! Finalement les Allemands arrivèrent à Vire en même temps que moi. Je suis allé chez ma belle-mère, qui n’a pas voulu m’ouvrir et qui m’a lancé la clef de l’atelier pour que je m’y installe. Plus tard, après que l’affolement dû à l’arrivée des Allemands ait disparu, elle m’a fait apporter à manger par la bonne. C’était le 17 juin 1940. La défaite de la France était dure à avaler. J’avais été élevé dans l’amour de la patrie aussi bien à la maison qu’à l’école. De plus, la haine des Allemands était encrée profondément en moi. Au début ils n’étaient pas trop méchants. Lorsque l’on se faisait prendre dehors, après le couvre-feu, on était condamné à cirer les bottes des officiers. A l’aide de lames de rasoirs on éliminait l’intérieur des bottes qui ne devaient pas résister très longtemps, après un tel traitement. On s’amusait aussi à obliger les soldats à emprunter la partie extérieure des trottoirs en pente où ils glissaient à cause de leurs bottes ferrées.
Je me suis retrouvé à couvrir les hangars d’un terrain d’aviation près de Cherbourg. Je me suis avisé qu’un des côtés du papier goudronné était brillant. Je me suis dit que cela ferait une belle cible pour la RAF. J’ai donc mis le côté brillant sur le dessus. Le soir même les Allemands m’ont arrêté. J’ai eu beau leur dire que c’était plus joli ainsi, ils ne m’ont pas cru. Ils m’ont enfermé à la prison de Caen. Je la connaissais bien, j’avais travaillé sur ses toits ! Je m’en suis donc évadé assez vite. Je suis allé récupérer quelques affaires chez ma logeuse. Mon meilleur ami m’y attendait. Il avait du quitter Vire précipitamment pour fuir aussi l’occupant. Nous sommes allés voir mon patron, qui nous a dit « Il ne faut pas rester dans le coin ». Il nous a confié à un cheminot qui nous a mis dans un train de marchandises allant à Saint-Pierre des Corps. Nous avons gagné Tours où on nous avait indiqué un contact pour continuer notre périple. Celui-ci méfiant a attendu trois jours avant de se dévoiler. Il nous a fait prendre le train pour Cormery, un train déjà formé qui attendait en gare. La consigne étant restée dissimulée dans le train. Cormery était le terminus, les Allemands contrôlaient tous les voyageurs. Nous avons attendu la nuit pour quitter la gare. On nous avait expliqué comment et où passer la Ligne de Démarcation. Il fallait gagner une route barrée par deux machines agricoles, et plus loin, des barbelés relativement faciles à enjamber. A deux heures du matin, la garde était relâchée, des boissons chaudes étaient apportées aux soldats, ça donnait un battement de dix minutes pour passer. Nous avons pris la route de Dolus le Sec, où nous avons rencontré un groupe de soldats qui nous a invité à passer la nuit ensemble dans une grange. Le lendemain, nous avons pris la route de Loches, à pied, en car, en carriole. Nous y sommes arrivés le soir. Nous y avons cherché du travail sans résultat. Nous avons alors repris la route direction Montluçon. Arrivé à destination, nous avons acheté un journal pour éplucher les offres d’emploi. C’est alors que la milice nous a surpris. Mon ami avait ses papiers, pas de problème, mais les miens étaient restés aux mains des Allemands. J’ai été arrêté, confié à la gendarmerie le temps que les miliciens finissent leur mission en cours. Les gendarmes m’ont demandé pourquoi j’avais été arrêté ? Je leur expliquais tout ce qui s’était passé. Ils m’ont alors fait des papiers d’identité et un bon de transport pour aller à Alès, dans un camp de jeunesse. Quant aux miliciens, ils leur diraient que mon copain avait apporté mes papiers. Je n’avais pas envie d’aller dans un camp de jeunesse, je suis allé à Marseille espérant y trouver un bateau pour quitter la France. A la sortie de la gare, les gendarmes m’ont arrêté, ils trouvaient mes papiers trop neufs. Ils ont appelé leurs collègues de Montluçon qui leur ont confirmé la valeur des papiers, mais ils se sont étonnés de me savoir à Marseille. Comme je ne voulais pas entrer dans les camps de jeunesse, ils m’ont proposé la marine. Les gendarmes, méfiants, m’ont accompagné à Toulon. C’est que je me suis engagé volontaire, entre deux gendarmes ! Il fallait opter pour une spécialité parmi les disponibles. J’ai choisi d’être fusilier marin. Les premiers jours - à part le manque de nourriture - ont été supportables, mais lorsque j’ai refusé de signé fidélité à Pétain tout s’est gâté. Punitions, brimades, ne m’ont pas été épargnées. Telles les nuits en prison, les journées au travail, les heures de peloton en tenant le fusil mitrailleur à bout de bras. Heureusement, j’avais de petites revanches. On obligeait les jeunes recrues à monter la garde, devant un tas de charbon ou un étendoir à linge, et ceci avec un fusil non armé. Des officiers les faisaient punir en leur subtilisant leur arme. Lorsqu’ils ont voulu me jouer le même tour, je ne me suis pas laisser faire, j’ai mis ma baïonnette au canon et lorsqu’ils ont voulu approcher, j’en ai blessé un au genou. Le lendemain, j’ai été convoqué par le commandant, je lui expliquais que je m’étais inspiré du manuel du fusilier marin, j’ai même cité le numéro de la page, ils n’ont pu me punir. Je suivais les cours sans trop me fatiguer, lorsque j’ai appris que les cinq premiers choisissaient leur embarquement, alors j’en ai mis un coup. Déception, je suis sorti sixième, et du sixième au vingtième, compagnie de garde de l’amiral à Vichy. C’est alors que j’ai rencontré un camarade, tout affolé de partir aux colonies. Nous sommes allés au bureau pour permuter, mais ce n’était plus possible il était trop tard. Alors je lui ai dit, « A l’appel tu réponds à mon nom, moi je répondrais au tien », et cela à marché. J’ai donc pris le bateau à Marseille destination Bizerte, voyage sans agrément, à fond de cale. Ensuite, nous avons embarqué à bord d’un train spécial, destination Casablanca. Les wagons de voyageurs étaient réservés aux officiers et aux sous officiers, nous, nous avions les wagons de marchandises avec de la paille. Comme le voyage a duré quatre jours nous étions finalement les mieux lotis, puisque nous, nous pouvions au moins bouger. Nous avons mangé les maigres vivres embarqués au départ, et les galettes de manioc achetées aux arabes. Arrivé à Casablanca ils ont cru à une erreur de livret, j’ai donc été tranquille quelques jours. Mais lorsque mon livret est arrivé, souligné à l’encre rouge, j’ai appris que j’étais affecté disciplinaire sur l’Emile Bertin à la Martinique. En attendant, je devais assurer la garde à l’arsenal. Ma garde était prévue de quatre à huit heures du matin. Le marin que je relevais me donna consigne, « Ne laisser entrer personne ». Sachant que les ouvriers arrivaient à six heures, je lui dis « tu en es sûr ». L’officier présent, me demanda, si j’avais de la merde dans les oreilles. A six heures, lorsque les Arabes sont arrivés pour travailler, j’ai fait les sommations d’usage, et comme ils n’en tenaient pas compte, j’ai tiré en l’air. Ca déclenché un beau branle bas. Des officiers arrivèrent, je leur répondais, que « je maîtrise la situation ». Comme je n’avais que respecté la consigne, ils ont bien compris que je m’étais payé leur tête, mais ils n’ont pu me punir. Le voyage pour les Antilles a duré trois semaines. Dès mon arrivée sur l’Emile Bertin j’ai compris que j’étais considéré comme forte tête. J’ai eu droit à toutes les brimades. Je me suis fait des amis, je leur ai expliqué que la vie en France n’était pas celle qu’on leur décrivait ici. Avec trois copains nous avions l’intention de gagner une île anglaise. Nous avions acheté une barcasse que nous avons ancrée dans le port de pêche, au milieu des autres. Il fallait partir de nuit et attendre que le Bertin soit de garde. Car toutes les nuits une vedette sillonnait la rade, pour empêcher les évasions. Pour neutraliser la vedette, nous avions jeté tous les percuteurs à la mer. Malheureusement, nous étions novices, notre barcasse a chaviré. En regagnant la plage à la nage, nous nous sommes fait tirer dessus, nous avons eu un mort et deux blessés. J’étais le seul indemne, mais je n’avais sauvé que mes chaussures, pendues à mon coup. Les deux autres avaient leur short, mais ils étaient pieds nus. Nous nous sommes cachés dans les mornes. Avons attendu la nuit pour entrer à Fort de France et demandé asile à une Doudou. Celle-ci a contacté des copains, nous a procuré vêtements et argent pour acheté une nouvelle barcasse. Nous devions attendre, que les copains soient remis pour partir. Mais une visite des gendarmes a précipité notre départ. La Doudou se sentant compromise décida de venir avec nous. La barcasse était du côté de Saint-Pierre. Nous avons osé prendre la vedette qui reliait les deux villes. Nous nous sommes vite rendu compte que nous étions repérés par deux policiers. De plus, à l’arrivée deux gendarmes nous attendaient. La passerelle qui menait à terre était étroite ce qui nous a permis de faire tomber, policiers et gendarmes à l’eau. La doudou nous a guidé dans les rues étroites de Saint-Pierre et nous avons attendu la nuit pour rejoindre notre barcasse sur la plage de pêcheurs. Nous sommes partis pour Sainte-Lucie, la nuit était noire, il pleuvait. Complètement égarés nous nous sommes abrités sous un bâche. Au matin nous avons aperçu une terre. C’était la Dominique, île anglaise, nous étions sauvés ! A terre, nous avons été bien accueillis par les habitants. L’île était anglaise, mais avec la loi de prêt-bail entre l’Angleterre et les Etats Unis, c’était les Etats Unis qui l’occupait. Tout d’abord, ils ne voulaient pas de nous car nous étions paludéens. Finalement, ils nous ont embarqué pour cuba, et ensuite pour New York. Pas têtus, les Américains nous ont offerts des chambres d’hôtel, nous avons mené la belle vie pendant quelques semaines. Les Américains voulaient que nous nous engagions dans leur marine, mais nous nous voulions rejoindre Londres. Finalement, j’ai été embarqué sur le Puersuer, un porte-avions sans escorte, qui livrait des avions à Belfast. J’ai fait trois allers et retours, avant que l’on me laisse débarquer. Me voici enfin arrivé à destination, pour aller de Normandie en Angleterre, la route était très longue. On m’a envoyé à Patriotic School, où j’ai été longuement interrogé, pour être sûr que je n’étais pas un espion. Ensuite, je suis parti à Glasgow, direction Dundee, à la base des corvettes. Ensuite je suis allé à la base des sous-marins, mais je n’y suis pas resté. Je suis allé faire un stage de reconnaissance avions, sur le Victory. Enfin, j’ai embarqué sur la Combattante. Comme j’étais un tireur d’élite, mon poste de combat était au Poum poum avant, endroit très inconfortable, mais qui m’a souvent permis d’être le premier à ouvrir le feu. J’ai été blessé, décoré, débarqué à la suite de ma blessure, j’ai réussi à être embarqué après ma guérison. Nous avons patrouillé dans la mer du Nord, escortant les bateaux, marchands, nous avons les convois de Russie. Nous n’avions que très peu de munissions, sauf quand le bateau, avait besoin de réparations. Le commandant Patou était un chef extraordinaire, avec lui, nous avons coulé, de nombreux bateaux ennemis. La veille du débarquement, il nous a réuni pour nous annoncé l’événement. Il nous a dit, « Ca sera dur, s’il y a des blessés, nous n’aurons pas le temps de les soigner ». Il a ajouté « S’il y en a parmi vous qui on peur, qu’ils le disent, je les débarque ». Un seul a eu le courage, d’avouer sa peur ! Le matin du 6 juin, nous étions en première ligne devant Courseulles. Pour assurer le tir, le commandant a fait mouiller l’ancre. Les butées de sécurité, elles servaient à se protéger mutuellement du tir des autres postes. Nous tirions sur les blockhaus, qui tiraient eux aussi. Le 14 juin le général De Gaulle est monté à bord pour rejoindre pour la première fois, depuis quatre ans la terre de France. Il était accompagné de quelques personnalités. Parmi elles le général Kœnig, le seul qui soit venu dans le poste d’équipage, il a mangé à notre table, que mon ami Jolivot avait décorée de deux tibias et d’une tête de mort. Lorsque la Manche a été nettoyée, nous avons sillonné la mer du Nord. A Noël 1945, nous étions à Anvers, c’était dangereux les Allemands avaient promis une pluie de V2. La Combattante devait partir à Brest, tout l’équipage devait partir en permission, comme il fallait quelques marins pour la surveiller, le commandant a décidé, d’envoyer d’abord en permission ceux qui n’avaient pas de nouvelles de leur famille et j’en étais. Je suis parti pour Vire. D’Anvers, je suis parti à Lille dans un camion militaire. Il fallait attendre des heures à Rouen. Là, j’ai pris le train pour Caen, mais à Mézidon, la gare flambait, impossible d’aller plus loin. Un inconnu m’a proposé de m’emmener à Caen, à bord de sa camionnette à bois de gazogène. J’ai trouvé à l’arrivée, une ville en ruines, par chance j’ai rencontré un ami, qui m’a hébergé. Ensuite, j’ai pris le car pour Vire, mais avec la neige, le peu de nervosité du moteur à gazogène, plus les nombreuses côtes où il fallait descendre et pousser, il m’aura fallu six heures pour faire soixante kilomètres. Le car qui normalement devait aller jusqu’à Rennes, n’a pu aller plus loin. La gare routière était pleine de voyageurs qui ne savaient où coucher. La ville était en ruines ! La maison de mon père n’existait plus. J’ai vu que l’hôtel de France était resté debout. J’y suis allé, mais c’était plus que plein. Mais la patronne m’a reconnu. J’ai mangé avec la famille, couché avec les garçons qui étaient des copains d’enfance. Personne n’a voulu me donner des nouvelles de mon père. Ce n’est que le lendemain que j’ai su qu’il avait été tué au bombardement du 6 juin. J’ai retrouvé mon meilleur ami qui finalement était revenu à Vire après notre séparation à Montluçon. Il me restait aussi quelques cousins, dont Jacques Pigeon, qui m’a accueilli chez lui. Ensuite, je suis reparti à Caen à la recherche de ma sœur. Celle-ci qui ne s’entendait pas avec notre belle-mère, était en pension chez les sœurs de la Délivrance. Elle en était partie à sa majorité en mars 1944. Je l’ai retrouvé à Bénouville, où elle était professeur de couture dans un établissement qui recueillait les filles mères. A la fin de ma permission, je suis parti rejoindre la Combattante à Brest. J’y ai retrouvé les quelques marins qui devaient assurer la garde du bateau pendant la permission du reste de l’équipage. La Combattante n’était pas au rendez-vous, nous nous sommes renseignés auprès de la capitainerie du port. Elle ne pouvait plus arriver avant le lendemain, les filets de sécurité qu’on mettait à la nuit tombante à l’entrée du port pour empêcher les bateaux ennemis de s’y glisser, étaient posés. Le lieutenant Leboucher, responsable de notre groupe est allé demander asile au dépôt des équipages rue de Siam. Nous y avons été très mal reçus, les marins de la France Libre, étaient très mal vus de la marine nationale. On nous a dit d’aller dormir dans un tunnel, sur de la paille, qu’avaient laissé les Allemands. Nous avons trouvé refuge à Recouvrance, le quartier chaud de la ville. Le lendemain la Combattante est arrivée. Elle a mouillé au large. Un canot a fait la navette pour nous conduire à bord et descendre les permissionnaires à terre. Après cette longue escale, l’équipage changeait en grande partie. Beaucoup de jeunes recrues, engagées après la libération. Nous changions aussi de commandant, Pépin Le Haleur, remplaçait Patou. Nous avons regagné Porsmouth. Au moment de partir en opérations, le chien Doris n’était pas à bord. Un marin est allé le chercher, à peine était-il monté que le chien s’est jeté à l’eau. Un marin l’a repêché, il a de nouveau sauté. Nous sommes partis sans lui un peu inquiets. Nous avons sillonné la mer du Nord sans problèmes, jusqu’à la nuit du 23 février. A 11 heures 40, nous avons sauté sur une mine. Nous avons été sûrs que c’était bien une mine que des années plus tard. J’étais de veille au Poum poum quadruple, au milieu du bateau. J’ai été projeté à la mer, j’avais encore le casque sur la tête, et mes bottes aux pieds, elles risquaient de me faire couler. Je m’en suis débarrassé en les découpant avec le couteau accroché le long de ma jambe, prévu à cet effet. Comme l’arrière flottait, je me suis hissé dessus. Le commandant était là. Il nous dit « les gars, nous sommes sur un ban de sable, nous pouvons attendre les secours ». J’ai remarqué que l’eau montait. J’ai dit à Jolivot qui était près de moi « Vient, il faut partir ! ». Il m’a dit « Pas la peine, je ne sais pas nager ». Je lui disais « Je te soutiendrais ». Il n’a pas voulu. Il a allumé une cigarette, la dernière m’a-t-il dit. L’eau montait toujours, alors je m’y suis jeté. Elle était glaciale, 2C°. Mais le mazout répandu nous a protégé du froid. Nous craignons que les grenades sous-marines éclatent en dessous de nous, ce qui nous aurait été fatal. Mais un de nos responsables les avait désamorcées et malheureusement, avait basculé avec la dernière. Un homme était accroché au cochonnet de brume, j’ai voulu m’y accrocher aussi, mais il m’a repoussé. Cela ne lui a pas porté chance, il a coulé. Quand les vedettes anglaises nous ont repéré, nous étions à bout de forces. Les vedettes laissaient traîner des filets lorsque des hommes étaient dedans. On leur lançait une corde pour les hisser à bord. Un radio du bord Wolf, a pris la corde devant moi, mais trop épuisé, il l’a lâchée et a coulé à pic. Je n’ai pas pris la corde qu’en on me la lança. Un marin anglais a sauté à l’eau, et m’a enroulé la corde sous les bras pour me hisser à bord. A chaque homme que l’on remontait, comme ils étaient tous noirs de mazout, on le prenait pour le seul noir du bord. Nous avons été embarqués à Grimsby et emmenés à l’hôpital. On nous a baignés, fait des lavages d’estomac, soignés nos blessures. Je n’avais que quelques brûlures. Il y a eu plus de soixante morts, en majorité parmi ceux qui n’étaient pas au poste de veille et qui dormaient au moment du naufrage. Quelques-uns uns se sont échappés par les hublots, les plus anciens du bord. Les jeunes recrues ne connaissaient pas le navire à fond. J’ai toujours admiré le courage de ceux qui étaient aux machines, bien sûr ils ne risquaient pas les éclats, comme ceux qui étaient sur le pont. Mais ils entendaient les torpilles qui passaient parfois trop près. Ils devaient nous faire confiance ! Lorsque je suis arrivé à Vire, tout le monde me croyait mort, la disparition de la Combattante, avait été annoncée à la radio en précisant que les rescapés étaient tous rentrés chez eux. J’ai été chaudement accueilli par ma famille et mes amis. La permission terminée à Londres au centre de passage de Clapham Common. J’y ai retrouvé un ancien de la Combattante le commandant Corbasson. Celui-ci voulait se débarrasser des planqués qui faisaient la loi, soutenus par l’officier des équipages. D’autres rescapés sont arrivés, qui comme moi étaient des fusiliers marins. Au cas où vous l’ignoreriez, les fusiliers marins sont chargés de la police et dans la marine la fonction prime de grade. La guerre s’est terminée à peine deux mois après. Je suis resté à Londres jusqu’à ma démobilisation, en octobre 1945. Mais il fallait passer par Cherbourg pour faire régulariser mes papiers. J’y rencontre un marin qui n’avait plus ni lacets ni pompon, qui me dit « Si tu ne veux pas coucher en tôle ce soir, tire toi de là au plus vite ». Je n’ai pas insisté et suis parti à la gare sans attendre.
Nous étions tassés mais l’ambiance était bonne, nous étions tous rescapés. J’avais repris avec plaisir mon métier de couvreur zingueur. Mais dès les premiers jours, j’ai eu des ennuis avec le secrétaire de mairie. Il ne voulait pas me donner de carte d’alimentation, sous prétexte que mes papiers de démobilisation n’étaient pas valables. Il n’avait pas tord, ils n’avaient pas été enregistrés à Cherbourg. Je l’ai pris de haut « Les personnes qui ont signé ce papier avaient tous les droits de le faire ». Comme il ne voulait rien entendre, je me suis énervé et j’ai renversé la table qui lui servait de bureau (la mairie aussi était très mal logée. Le local était minuscule) et je l’ai secoué. Les gendarmes qui étaient là, sont intervenus. Heureusement le maire est arrivé, c’était un résistant, qui avait perdu femme et enfants dès les premières minutes du bombardement. Il a pris ma défense « Nous n’avons qu’un seul Français Libre à Vire ! Fichez lui la paix ». C’est ainsi que tous c’est arrangé, j’ai eu mes cartes d’alimentation. Chez mon cousin, j’ai rencontré la nièce de sa femme, et nous nous sommes mariés en octobre 1946. J’ai eu tord de céder au désir de ma belle-mère, qui a insisté pour que je reprenne la suite de mon père. C’était une erreur, je n’étais pas fait pour être à mon compte…
La paix et la liberté sont des oiseaux fragiles, c’est à vous maintenant de veiller sur elles.
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